{
  "chapter": 1,
  "lang": "fr",
  "verses": [
    {
      "id": "1.1",
      "translation": "Sur le champ du dharma, le champ des Kurus, rassemblés et désireux de combattre, qu'ont fait mes fils et les Pandavas, Sanjaya ?",
      "explanation": "Le roi aveugle Dhritarashtra ouvre la Gita en demandant à son ministre Sanjaya, qui peut voir la bataille de loin, ce qui s'est passé à Kurukshetra. Par « mes fils » (māmakāḥ), il désigne les Kauravas ; les Pandavas sont ses neveux. L'expression « champ du dharma » (dharma-kṣetra), c'est-à-dire champ de la juste conduite et du devoir, est comprise par certains comme un lieu sacré réel, et par d'autres comme l'indice que la guerre est un combat moral."
    },
    {
      "id": "1.2",
      "translation": "Alors le roi Duryodhana, ayant vu l'armée des Pandavas rangée en ordre de bataille, s'approcha de son maître et prononça ces paroles.",
      "explanation": "Sanjaya répond à la question du roi aveugle Dhritarashtra sur ce qui s'est passé à Kurukshetra. Il rapporte que Duryodhana, fils de Dhritarashtra, vit les forces des Pandavas rangées en formation et s'approcha de son maître (ācārya), Drona, pour lui parler. Cela introduit l'évaluation que Duryodhana fera des deux armées dans les versets suivants."
    },
    {
      "id": "1.3",
      "translation": "Regarde, maître, cette grande armée des fils de Pandu, rangée en ordre de bataille par le fils de Drupada, ton intelligent disciple.",
      "explanation": "Sanjaya rapporte ce que Duryodhana, le roi des Kauravas, dit à son maître Drona juste avant la bataille. Il lui désigne l'armée des Pandavas, disposée par Dhrishtadyumna, fils de Drupada, qui a étudié auprès de Drona lui-même. L'expression « ton disciple » est souvent lue comme une pique discrète, puisque Drona a formé celui-là même qui mène à présent le dispositif ennemi."
    },
    {
      "id": "1.4",
      "translation": "Il y a ici des héros vaillants, de grands archers, les égaux de Bhima et d'Arjuna au combat : Yuyudhana, Virata et Drupada, un grand guerrier de char…",
      "explanation": "Sanjaya rapporte les paroles que Duryodhana adresse à son maître Drona. Duryodhana commence à nommer les guerriers de l'armée des Pandavas pour montrer la force du camp adverse. Un « grand guerrier de char » (mahāratha) était un chef capable de combattre de nombreux adversaires à la fois. La liste se poursuit dans le verset suivant."
    },
    {
      "id": "1.5",
      "translation": "Dhrishtaketu, Chekitana et le vaillant roi de Kashi ; Purujit et Kuntibhoja, et Shaibya, taureau parmi les hommes…",
      "explanation": "Sanjaya rapporte comment Duryodhana, devant Drona, nomme les grands guerriers du camp des Pandavas, et ce verset poursuit cette liste. « Taureau parmi les hommes » (narapuṅgava) est une façon traditionnelle de dire « éminent parmi les hommes ». Le verset n'est qu'une liste de noms et les grandes traditions ne le lisent pas différemment."
    },
    {
      "id": "1.6",
      "translation": "Le vaillant Yudhamanyu, le puissant Uttamauja, le fils de Subhadra et les fils de Draupadi : tous sont de grands guerriers de char.",
      "explanation": "Sanjaya rapporte comment Duryodhana, s'adressant à son maître Drona, nomme les guerriers de l'armée des Pandavas. Ce verset achève la liste et inclut Abhimanyu, le fils de Subhadra (saubhadra), ainsi que les cinq fils de Draupadi. Un grand guerrier de char (mahāratha) est un combattant de premier rang, doté d'une grande force et d'une grande maîtrise au combat."
    },
    {
      "id": "1.7",
      "translation": "Mais apprends aussi, ô meilleur des deux-fois-nés, quels sont les plus remarquables de notre camp, les chefs de mon armée. Je te les nomme afin que tu les connaisses.",
      "explanation": "Sanjaya rapporte les paroles de Duryodhana, qui s'adresse à son maître Drona. Après avoir énuméré les guerriers pandavas, il passe aux chefs de son propre camp. « Deux-fois-né » (dvija) est un titre respectueux pour un brahmane savant comme Drona. Certains lecteurs voient de l'assurance dans le ton de Duryodhana ; d'autres y entendent un prince inquiet qui cherche à se rassurer."
    },
    {
      "id": "1.8",
      "translation": "Toi-même, Bhishma, Karna et Kripa, victorieux au combat ; Ashvatthama, Vikarna, et aussi le fils de Somadatta…",
      "explanation": "Dans le récit de Sanjaya, Duryodhana s'adresse à son maître Drona. Après avoir nommé les chefs des Pandavas, il énumère maintenant les guerriers les plus remarquables de son propre camp, en commençant par Drona lui-même. La liste se poursuit dans le verset suivant, où il ajoute que beaucoup d'autres héros sont prêts à donner leur vie pour lui."
    },
    {
      "id": "1.9",
      "translation": "Et il y a beaucoup d'autres héros, prêts à sacrifier leur vie pour moi, armés de toutes sortes d'armes et tous experts dans l'art de la guerre.",
      "explanation": "Sanjaya rapporte au roi aveugle Dhritarashtra ce que son fils Duryodhana a dit au maître Drona. Après avoir nommé les principaux chefs au verset précédent, Duryodhana ajoute maintenant les nombreux autres guerriers de son camp. Il souligne qu'ils sont assez loyaux pour risquer leur vie pour lui, et qu'ils sont bien armés et bien entraînés."
    },
    {
      "id": "1.10",
      "translation": "Notre armée, protégée par Bhishma, est insuffisante ; mais la leur, protégée par Bhima, est suffisante.",
      "explanation": "Sanjaya rapporte au roi aveugle Dhritarashtra ce que son fils Duryodhana a dit à Drona en observant les deux armées. Duryodhana compare la force kaurava, gardée par Bhishma, à la force pandava, gardée par Bhima. Les mots clés sont insuffisant (aparyāpta) et suffisant (paryāpta). Les commentateurs traditionnels les lisent de deux façons : certains y voient l'aveu inquiet que son camp est trop faible, d'autres une vantardise assurée selon laquelle son armée est illimitée et celle de l'ennemi, limitée."
    },
    {
      "id": "1.11",
      "translation": "Et à tous les accès, chacun à son poste assigné, vous tous, protégez Bhishma avant toute chose.",
      "explanation": "Duryodhana s'adresse à ses commandants, et Sanjaya le rapporte à Dhritarashtra. Après avoir vanté la force de son armée, il ordonne à chacun de tenir le poste qui lui est assigné à toutes les entrées (ayana) et de protéger Bhishma, le chef suprême. Certains y voient une stratégie avisée, d'autres un signe de l'inquiétude de Duryodhana à dépendre de Bhishma."
    },
    {
      "id": "1.12",
      "translation": "Pour lui donner de la joie, l'aïeul Bhishma, vénérable doyen des Kurus et plein de vaillance, rugit très fort comme un lion et souffla dans sa conque.",
      "explanation": "Sanjaya décrit le champ de bataille au roi aveugle Dhritarashtra. Après que Duryodhana a demandé de protéger Bhishma, le vénérable doyen des Kurus répond en rugissant comme un lion et en soufflant dans sa conque. Il réconforte ainsi Duryodhana et donne le signal du début du combat."
    },
    {
      "id": "1.13",
      "translation": "Alors, tout d'un coup, conques, timbales, tambours, tambourins et cornes de vache retentirent ensemble, et le bruit fut tumultueux.",
      "explanation": "Sanjaya décrit le champ de bataille de Kurukshetra au roi aveugle Dhritarashtra. Après que Bhishma, l'aîné des Kurus, a soufflé dans sa conque, toute l'armée des Kauravas se joint à lui avec des conques et des instruments de guerre (cornes, tambours et timbales). Il en résulte un vacarme assourdissant qui marque le début de la guerre."
    },
    {
      "id": "1.14",
      "translation": "Alors, debout sur un grand char attelé de chevaux blancs, Madhava et le fils de Pandu firent résonner leurs conques divines.",
      "explanation": "Sanjaya décrit le champ de bataille au roi aveugle Dhritarashtra. Après le vacarme des cors et des tambours du camp des Kauravas, l'attention se porte sur le camp des Pandavas. Krishna (Madhava, descendant de Madhu) et Arjuna (le fils de Pandu) répondent en soufflant dans leurs conques divines, ce qui marque le début de la guerre."
    },
    {
      "id": "1.15",
      "translation": "Hrishikesha fit résonner le Panchajanya, et Dhananjaya le Devadatta ; Vrikodara, aux exploits redoutables, fit résonner sa grande conque, la Paundra.",
      "explanation": "Sanjaya décrit au roi aveugle Dhritarashtra comment le camp des Pandavas a répondu par des conques au début de la bataille. Hrishikesha est Krishna (« maître des sens »), Dhananjaya est Arjuna, et Vrikodara (« ventre de loup ») est Bhima, connu pour ses exploits redoutables. Chaque héros a sa conque nommée, et leurs sonneries annoncent qu'ils sont prêts pour la guerre."
    },
    {
      "id": "1.16",
      "translation": "Le roi Yudhishthira, fils de Kunti, souffla dans l'Anantavijaya ; Nakula et Sahadeva soufflèrent dans le Sughosha et le Manipushpaka.",
      "explanation": "Sanjaya continue de raconter au roi aveugle Dhritarashtra comment le camp des Pandavas annonça la guerre en sonnant des conques. Il nomme ici les conques de Yudhishthira, l'aîné des Pandavas, et celles des frères jumeaux Nakula et Sahadeva. Le fait que chaque guerrier ait une conque portant son propre nom montre la préparation et la fierté de cette armée."
    },
    {
      "id": "1.17",
      "translation": "Le roi de Kashi, archer suprême, et Shikhandi, grand guerrier de char ; Dhrishtadyumna et Virata, et Satyaki, l’invaincu…",
      "explanation": "Sanjaya décrit au roi aveugle Dhritarashtra comment le camp des Pandavas a sonné de ses conques pour ouvrir la bataille. Ce verset poursuit la liste des guerriers de ce camp : le roi de Kashi, Shikhandi, Dhrishtadyumna, Virata et Satyaki. Un mahāratha est un grand guerrier de char, capable d’affronter de nombreux adversaires à la fois. La phrase se poursuit dans le verset suivant."
    },
    {
      "id": "1.18",
      "translation": "Drupada et les fils de Draupadi, ô maître de la terre, ainsi que le fils de Subhadra, au bras puissant, de tous côtés firent résonner leurs conques, chacun la sienne.",
      "explanation": "Sanjaya continue de raconter au roi Dhritarashtra comment le camp des Pandavas a fait sonner ses conques pour ouvrir la bataille de Kurukshetra. Il nomme ici Drupada, les fils de Draupadi et Abhimanyu, le fils de Subhadra, au bras puissant. Il s'adresse à Dhritarashtra en l'appelant maître de la terre (pṛthivīpati), et ce verset achève la phrase commencée dans le précédent."
    },
    {
      "id": "1.19",
      "translation": "Ce vacarme tumultueux déchira le cœur des fils de Dhritarashtra, en faisant résonner le ciel et la terre.",
      "explanation": "Sanjaya décrit au roi aveugle Dhritarashtra le son des conques du camp des Pandavas au début de la bataille de Kurukshetra. Le fracas remplit le ciel et la terre et ébranla le cœur des Kauravas (les fils de Dhritarashtra), ce qui montre la force du défi lancé par les Pandavas."
    },
    {
      "id": "1.20",
      "translation": "Alors, voyant les fils de Dhritarashtra rangés en ordre de bataille, et au moment où l'échange des armes allait commencer, le fils de Pandu, celui à l'étendard du singe, leva son arc…",
      "explanation": "Sanjaya décrit le champ de bataille de Kurukshetra au roi aveugle Dhritarashtra. Les conques ont déjà retenti et les armées sont sur le point de combattre. Arjuna, appelé celui à l'étendard du singe (kapidhvaja) parce que Hanuman figurait sur sa bannière, lève son arc et va s'adresser à Krishna. La phrase se poursuit dans le verset suivant."
    },
    {
      "id": "1.21",
      "translation": "À ce moment, ô seigneur de la terre, il adressa ces paroles à Hrishikesha. Arjuna dit : « Ô Achyuta, place mon char entre les deux armées, …",
      "explanation": "Sanjaya décrit le champ de bataille au roi aveugle Dhritarashtra, qu'il appelle « seigneur de la terre ». Arjuna a levé son arc au moment où le combat va commencer. Il demande à Krishna, son cocher, appelé ici Hrishikesha (maître des sens) et Achyuta (l'inébranlable), de conduire le char entre les deux armées. Sa demande se poursuit dans le verset suivant."
    },
    {
      "id": "1.22",
      "translation": "…afin que je puisse examiner ces hommes qui se tiennent là, désireux de combattre, et voir avec qui je dois me battre dans cette entreprise de guerre.",
      "explanation": "Arjuna poursuit sa demande à Krishna (Achyuta, « l'infaillible »), qui est son cocher : il veut que le char s'arrête entre les deux armées. De là, il pourra observer les guerriers qu'il aura en face de lui. La phrase prolonge le verset précédent et prépare la scène de sa crise de conscience, quand il verra ses propres parents parmi eux."
    },
    {
      "id": "1.23",
      "translation": "Que je voie ceux qui s'apprêtent à combattre, ceux qui se sont rassemblés ici, désireux de plaire au fils malveillant de Dhritarashtra dans la bataille.",
      "explanation": "Arjuna demande à Krishna, son cocher, d'arrêter le char entre les deux armées pour voir contre qui il doit combattre (verset précédent). Ici, il dit vouloir regarder les guerriers venus soutenir Duryodhana, le fils de Dhritarashtra à l'esprit mauvais (durbuddhi). Ses paroles paraissent encore résolues ; le doute n'apparaît que dans les versets suivants."
    },
    {
      "id": "1.24",
      "translation": "Ainsi interpellé par Gudakesha, ô descendant de Bharata, Hrishikesha plaça le meilleur des chars entre les deux armées…",
      "explanation": "Sanjaya décrit la bataille au roi aveugle Dhritarashtra, qu'il appelle « descendant de Bharata » (bhārata), l'ancêtre de la dynastie. Arjuna, nommé Gudakesha (« maître du sommeil » ou « aux cheveux épais »), vient de demander à Krishna, ici Hrishikesha (« maître des sens »), de placer son char là où il pourra voir les guerriers. Krishna s'exécute et arrête le char entre les deux armées. La phrase se poursuit dans le verset suivant."
    },
    {
      "id": "1.25",
      "translation": "En face de Bhishma, de Drona et de tous les souverains de la terre, il dit : « Ô Partha, regarde ces Kurus rassemblés. »",
      "explanation": "Sanjaya continue de raconter à Dhritarashtra ce qui s'est passé. Krishna, qui conduit le char d'Arjuna, l'a arrêté entre les deux armées, face à Bhishma, à Drona et aux autres rois. Il dit à Arjuna (Partha, fils de Pritha, c'est-à-dire Kunti) de regarder les Kurus rassemblés, ce qui prépare le désarroi d'Arjuna en voyant ses propres parents dans le camp adverse."
    },
    {
      "id": "1.26",
      "translation": "Là, Arjuna, fils de Pritha, vit se tenir debout des pères et des grands-pères, des maîtres, des oncles maternels, des frères, des fils, des petits-fils et aussi des amis…",
      "explanation": "Sanjaya raconte à Dhritarashtra ce qui s'est passé quand Krishna a arrêté le char entre les deux armées et a demandé à Arjuna de regarder les Kurus rassemblés. Arjuna voit que ceux qu'il s'apprête à combattre sont ses propres parents, des aînés, des maîtres et des amis. Le mot traduit par « pères » (pitṛ) peut aussi désigner des hommes plus âgés de la génération du père, comme les oncles. L'énumération se poursuit dans le verset suivant."
    },
    {
      "id": "1.27",
      "translation": "Il vit aussi des beaux-pères et des amis chers, dans les deux armées. Le fils de Kunti, en regardant attentivement tous ces parents rassemblés là…",
      "explanation": "Sanjaya continue de décrire à Dhritarashtra ce que voit Arjuna, le fils de Kunti, en parcourant le champ de bataille du regard. Le verset prolonge la liste précédente : beaux-pères (śvaśura) et amis bienveillants (suhṛd) se trouvent dans les deux armées, et Arjuna voit qu'ils sont tous ses proches (bandhu). La phrase se poursuit dans le verset suivant."
    },
    {
      "id": "1.28",
      "translation": "Saisi d'une profonde compassion et sombrant dans le désarroi, il prononça ces paroles. Arjuna dit : « Ô Krishna, en voyant ces gens, mes propres parents, rassemblés ici et impatients de combattre…",
      "explanation": "Sanjaya, qui raconte la scène au roi Dhritarashtra, décrit l'état d'Arjuna après que celui-ci a vu ses proches dans les deux armées. La première moitié est la description de Sanjaya : Arjuna est submergé par la compassion (kṛpā) et sombre dans le désarroi (viṣāda). La seconde moitié commence les paroles d'Arjuna à Krishna, et la phrase se poursuit dans le verset suivant. Les traditions divergent sur cette compassion : certaines y voient un signe de la bonté d'Arjuna, d'autres un attachement confus qui obscurcit son dharma, son devoir."
    },
    {
      "id": "1.29",
      "translation": "Mes membres fléchissent et ma bouche se dessèche. Mon corps tremble et mes poils se hérissent.",
      "explanation": "Arjuna, voyant ses propres parents rangés pour le combat, décrit comment la compassion (kṛpā) et le chagrin l'envahissent jusque dans son corps. Ce verset énumère les premiers signes : membres affaiblis, bouche sèche, tremblement et chair de poule. Il montre que sa résolution s'effondre avant même qu'il exprime ses doutes sur la guerre."
    },
    {
      "id": "1.30",
      "translation": "L'arc Gandiva glisse de ma main et ma peau est toute brûlante. Je n'arrive plus à tenir debout, et mon esprit semble chavirer.",
      "explanation": "Arjuna s'adresse à Krishna sur le champ de bataille de Kurukshetra et décrit combien la vue de ses parents dans les deux armées l'a bouleversé. Gandiva est son arc célèbre ; le voir glisser de sa main montre à quel point il a perdu sa maîtrise. La peau brûlante, l'incapacité de tenir debout et l'esprit qui chavire prolongent les signes physiques de détresse qu'il a commencé à énumérer au verset précédent."
    },
    {
      "id": "1.31",
      "translation": "Je vois aussi des présages contraires, ô Keshava, et je ne vois aucun bien à tuer les miens dans le combat.",
      "explanation": "Bouleversé à la vue de ses proches sur le champ de bataille, Arjuna dit à Krishna (Keshava) qu'il voit de mauvais présages (nimitta). Il ne voit pas non plus de bien durable (śreyas) à tuer les siens. Il commence ici à remettre en question le sens même de la guerre, et pas seulement son propre trouble."
    },
    {
      "id": "1.32",
      "translation": "Je ne désire ni la victoire, Krishna, ni la royauté, ni les plaisirs. À quoi nous sert un royaume, Govinda ? À quoi servent les jouissances, ou même la vie ?",
      "explanation": "Voyant ses parents rangés sur le champ de bataille, Arjuna est saisi de doute et affirme que les récompenses habituelles de la guerre ont perdu leur sens pour lui. Il appelle Krishna Govinda, nom que la tradition explique par « protecteur des vaches ». Il demande à quoi servent la victoire, le royaume, le plaisir (sukha) ou la vie même s'ils s'obtiennent en tuant les siens."
    },
    {
      "id": "1.33",
      "translation": "Ceux pour qui nous désirions le royaume, les jouissances et les plaisirs, les voici debout sur le champ de bataille, ayant renoncé à leur vie et à leurs richesses.",
      "explanation": "Arjuna, submergé par le doute, continue d'expliquer à Krishna pourquoi il ne voit aucun sens à combattre. Le royaume et les conforts ne valent d'être désirés que pour les êtres chers, et pourtant ces mêmes personnes sont prêtes à mourir dans cette bataille. Ici, « renoncer à la vie et aux richesses » signifie qu'elles ont tout engagé dans la guerre."
    },
    {
      "id": "1.34",
      "translation": "Maîtres, pères, fils, et aussi grands-pères, oncles maternels, beaux-pères, petits-fils, beaux-frères et autres parents…",
      "explanation": "Arjuna s'adresse à Krishna sur le champ de bataille. Au verset précédent, il disait que ceux pour qui l'on désire royaume et plaisirs sont là, prêts à renoncer à la vie et à la richesse ; ici il dit qui ils sont : maîtres, aînés, fils et alliés par le mariage. La phrase se poursuit au verset suivant, où il déclare ne pas vouloir les tuer."
    },
    {
      "id": "1.35",
      "translation": "Ceux-là, je ne veux pas les tuer, ô Madhusudana, même s'ils devaient me tuer ; pas même pour la royauté sur les trois mondes, et encore moins pour la terre !",
      "explanation": "Accablé de chagrin à la vue de ses maîtres et de ses proches dans le camp adverse, Arjuna s'adresse à Krishna, qu'il appelle Madhusudana, « celui qui a tué le démon Madhu ». Il dit qu'il ne voudrait pas les tuer, même s'ils devaient le tuer, pas même pour régner sur les trois mondes, et encore moins pour un royaume terrestre. Sa crise morale s'approfondit : le devoir (dharma) du guerrier se heurte aux liens familiaux."
    },
    {
      "id": "1.36",
      "translation": "Après avoir abattu les fils de Dhritarashtra, quelle joie pourrions-nous avoir, ô Janardana ? Seul le péché s'attacherait à nous si nous tuions ces agresseurs.",
      "explanation": "Arjuna, accablé de chagrin sur le champ de bataille, dit à Krishna que tuer les fils de Dhritarashtra ne lui apporterait aucun bonheur. Il les appelle des agresseurs (ātatāyin), catégorie que les textes juridiques permettent de tuer, mais il craint que les tuer lui vaille tout de même le péché (pāpa). Certains commentateurs voient en lui quelqu'un qui confronte cette règle à un devoir supérieur ; d'autres jugent son raisonnement obscurci par l'émotion."
    },
    {
      "id": "1.37",
      "translation": "C'est pourquoi nous n'avons pas le droit de tuer les fils de Dhritarashtra, nos propres parents. Car comment pourrions-nous être heureux, ô Madhava, après avoir tué les nôtres ?",
      "explanation": "Arjuna, accablé de chagrin sur le champ de bataille, tire une conclusion du verset précédent : tuer, même des agresseurs, n'apporterait que le péché, donc il ne doit pas le faire. Son raisonnement est que ces ennemis sont ses propres parents, et que les détruire ne pourrait lui apporter aucun bonheur. Il s'adresse à Krishna par le nom de Madhava."
    },
    {
      "id": "1.38",
      "translation": "Même si ceux-ci, l'esprit corrompu par la cupidité, ne voient aucune faute à détruire une famille ni aucun péché à trahir un ami…",
      "explanation": "Arjuna explique à Krishna pourquoi il ne peut se résoudre à combattre ses propres parents. Il dit que les Kauravas sont tellement aveuglés par la cupidité (lobha) qu'ils ne voient ni le mal d'anéantir une lignée (kula-kṣaya) ni le péché de trahir des amis. La phrase se poursuit dans le verset suivant, où Arjuna soutient que lui, qui voit ce mal, devrait s'écarter d'un tel méfait."
    },
    {
      "id": "1.39",
      "translation": "Alors pourquoi ne saurions-nous pas nous détourner de ce péché, ô Janardana, nous qui voyons clairement le mal que cause la destruction d'une famille ?",
      "explanation": "Arjuna poursuit son raisonnement. Au verset précédent, il disait que les Kauravas, l'esprit dominé par la cupidité, ne voient pas le mal de détruire une famille ni de trahir des amis. Ici, il affirme que lui et les siens le voient, et qu'ils devraient donc savoir s'abstenir de ce péché (pāpa). Janardana est un nom de Krishna."
    },
    {
      "id": "1.40",
      "translation": "Quand une famille est détruite, les lois éternelles de la famille disparaissent ; et quand le dharma est perdu, l'adharma s'empare de la famille entière.",
      "explanation": "Arjuna continue d'expliquer à Krishna pourquoi il refuse de combattre ses proches. Il soutient que, lorsqu'une famille disparaît, ses devoirs et coutumes hérités (kula-dharma), les pratiques traditionnelles qui la font tenir, disparaissent aussi. Sans eux, le désordre (adharma), contraire du dharma, s'empare de ce qui reste de la famille."
    },
    {
      "id": "1.41",
      "translation": "Quand l'adharma l'emporte, ô Krishna, les femmes de la famille se corrompent ; et quand les femmes sont corrompues, ô descendant de Vrishni, naît le mélange des classes sociales.",
      "explanation": "Arjuna poursuit son argument pour ne pas combattre. Il affirme que, lorsque les traditions d'une famille s'effondrent et que l'adharma (le contraire du dharma, la juste conduite) domine, les femmes de la famille se corrompent, ce qui entraîne la confusion des classes sociales (varṇasaṅkara). Ce raisonnement reflète les présupposés sociaux de son époque ; lecteurs et commentateurs diffèrent sur la manière de le prendre à la lettre, mais c'est ici l'affirmation d'Arjuna, non celle de Krishna."
    },
    {
      "id": "1.42",
      "translation": "Ce mélange conduit assurément en enfer ceux qui détruisent la famille, et la famille elle-même ; car leurs ancêtres tombent, privés des offrandes de boules de riz et d'eau.",
      "explanation": "Arjuna poursuit son argument contre le fait de combattre ses propres parents. Il dit que la confusion des classes sociales (varṇa-saṅkara) nuirait à la famille comme à ceux qui la détruisent, et aussi aux ancêtres, qui dépendent des rites d'offrande de boules de riz (piṇḍa) et d'eau (udaka). Selon Arjuna, quand ces devoirs cessent, les ancêtres perdent leur rang."
    },
    {
      "id": "1.43",
      "translation": "Par ces fautes des destructeurs de la famille, fautes qui provoquent le mélange des classes sociales, les devoirs éternels de la caste et de la famille sont anéantis.",
      "explanation": "Arjuna poursuit son argumentation pour expliquer pourquoi il ne veut pas combattre ses proches. Il affirme que tuer des membres de sa famille entraîne le mélange des classes sociales (varṇasaṅkara), ce qui détruit les devoirs (dharma) anciens de la communauté (jāti-dharma) comme de la famille (kula-dharma). Ces termes reflètent l'ordre social tel qu'Arjuna le concevait ; les traditions divergent sur la mesure dans laquelle Krishna le partage, puisqu'il remet ensuite en question le raisonnement d'Arjuna."
    },
    {
      "id": "1.44",
      "translation": "Nous avons entendu dire, ô Janardana, que les hommes dont le dharma familial est détruit demeurent en enfer pour une durée indéterminée.",
      "explanation": "Arjuna poursuit son argumentation contre le combat. Il dit que ceux dont les devoirs et coutumes familiaux (kula-dharma) sont détruits demeurent en enfer (naraka) pour une durée indéterminée, ce qu'il ne connaît que par transmission orale (anuśuśruma). Le mot aniyatam se comprend d'ordinaire comme « pour un temps long et non fixé », mais certains le lisent « inévitablement »."
    },
    {
      "id": "1.45",
      "translation": "Hélas, quel grand péché nous avons résolu de commettre : par convoitise des plaisirs du royaume, nous sommes prêts à tuer les nôtres !",
      "explanation": "Arjuna, accablé de chagrin sur le champ de bataille, vient d'évoquer les souffrances qui suivent la ruine des devoirs familiaux (dharma). Il se retourne ici contre lui-même et son camp : la cupidité (lobha) des plaisirs du pouvoir les pousse vers une faute grave (pāpa). Ses paroles montrent sa détresse morale avant qu'il dépose les armes."
    },
    {
      "id": "1.46",
      "translation": "Si les fils de Dhritarashtra, les armes à la main, me tuaient dans la bataille alors que je resterais sans résistance et sans armes, cela serait meilleur pour moi.",
      "explanation": "Arjuna, accablé de chagrin à l'idée de combattre ses propres parents, poursuit le propos du verset précédent, où il parlait d'une grande faute. Il dit maintenant qu'il préférerait mourir sans défense sous les coups des fils de Dhritarashtra (les Kauravas) plutôt que de les tuer. C'est le point le plus bas de sa crise, qui le conduit à poser son arc dans le verset suivant."
    },
    {
      "id": "1.47",
      "translation": "Ayant ainsi parlé sur le champ de bataille, Arjuna laissa tomber son arc et ses flèches et s'assit sur le siège du char, l'esprit bouleversé par le chagrin.",
      "explanation": "Sanjaya raconte au roi aveugle Dhritarashtra comment Arjuna conclut son discours. Après avoir dit qu'il préférerait être tué sans armes plutôt que de combattre ses proches, Arjuna lâche ses armes et s'assoit dans le char, accablé de chagrin (śoka). Ce verset clôt le premier chapitre et prépare l'enseignement de Krishna qui suit."
    }
  ]
}
