{
  "chapter": 3,
  "lang": "fr",
  "verses": [
    {
      "id": "3.1",
      "translation": "Ô Janardana, si tu estimes que l'intelligence est supérieure à l'action, alors pourquoi, ô Keshava, m'engages-tu dans cette action terrible ?",
      "explanation": "Arjuna parle ici, perplexe devant l'enseignement de Krishna à la fin du chapitre 2, où celui-ci a loué la sagesse stable (buddhi) tout en l'exhortant à combattre. Arjuna y voit une contradiction : si la sagesse est supérieure à l'action (karma), pourquoi le pousser dans une guerre si terrible ? Buddhi peut désigner l'intelligence discernante ou le yoga de la sagesse, et les commentateurs divergent sur la netteté avec laquelle Arjuna sépare connaissance et action."
    },
    {
      "id": "3.2",
      "translation": "Avec des paroles qui semblent ambiguës et mêlées, tu sembles troubler mon esprit. Dis-moi donc une seule chose, avec certitude, par laquelle je puisse atteindre le bien suprême.",
      "explanation": "Arjuna est perplexe. Krishna a loué à la fois la connaissance (jñāna) et l'action (karma), et Arjuna trouve ce conseil mêlé, sans savoir quelle voie suivre. Il demande une réponse claire qui mène au bien suprême (śreyas), c'est-à-dire à un bénéfice durable plutôt qu'à un avantage passager."
    },
    {
      "id": "3.3",
      "translation": "Dans ce monde, ô toi qui es sans péché, j'ai enseigné autrefois une double voie d'engagement résolu : le yoga de la connaissance pour les adeptes du Sankhya, le yoga de l'action pour les yogis.",
      "explanation": "Arjuna vient de se plaindre que les paroles de Krishna lui semblent confuses et lui a demandé une voie claire vers le bien suprême. Krishna répond que deux voies de ferme engagement (niṣṭhā) sont enseignées depuis longtemps : le yoga de la connaissance (jñānayoga), suivi par les penseurs du Sankhya, et le yoga de l'action (karmayoga), suivi par ceux qui agissent. Les commentateurs divergent : s'agit-il de deux voies distinctes selon les tempéraments, ou de deux étapes d'une même voie ? Le verset ne tranche pas."
    },
    {
      "id": "3.4",
      "translation": "On n’atteint pas l’affranchissement de l’action simplement en ne commençant aucune action, et l’on ne parvient pas à la perfection par le seul fait de renoncer.",
      "explanation": "Krishna répond à la confusion d’Arjuna sur la supériorité de la connaissance ou de l’action, après avoir nommé les deux voies au verset précédent. Il dit que s’abstenir d’agir n’apporte pas la libération de l’action (naiṣkarmya, l’état où l’action n’enchaîne plus), et que la renonciation (saṃnyāsa) purement extérieure ne suffit pas à la perfection (siddhi). Les traditions divergent : certaines y voient l’éloge de l’action désintéressée comme moyen d’accéder à la connaissance, d’autres l’enseignement que l’action et le renoncement intérieur vont ensemble."
    },
    {
      "id": "3.5",
      "translation": "Nul ne peut rester, ne serait-ce qu'un instant, sans agir. Car chacun est poussé à agir, sans pouvoir s'y soustraire, par les gunas nés de la nature.",
      "explanation": "Krishna poursuit sa réponse à la confusion d'Arjuna sur l'action et le renoncement. Il dit qu'aucun être vivant ne peut cesser d'agir, car les trois gunas (les qualités de la nature : sattva, rajas et tamas) maintiennent chacun en mouvement. Renoncer à l'action n'est donc pas vraiment possible, et la vraie question est de savoir comment agir. Ici, l'« action » (karma) désigne toute activité, y compris penser et respirer, et pas seulement le rituel ou le travail."
    },
    {
      "id": "3.6",
      "translation": "Celui qui retient les organes d'action mais demeure assis à ressasser en pensée les objets des sens, l'esprit égaré, est appelé un hypocrite.",
      "explanation": "Krishna explique à Arjuna pourquoi renoncer simplement à agir n'est pas une vraie renonciation. Celui qui arrête les organes d'action (karmendriya), comme les mains et la parole, tandis que son mental s'attarde sur les objets des sens (indriyārtha), n'est retenu qu'en apparence. Krishna le dit égaré et de conduite fausse (mithyācāra), car l'attachement intérieur demeure."
    },
    {
      "id": "3.7",
      "translation": "En revanche, celui qui, maîtrisant les sens par l'esprit, ô Arjuna, engage les organes d'action dans le yoga de l'action, sans attachement, celui-là se distingue.",
      "explanation": "Krishna oppose cette personne à celle du verset précédent, qui retient les actions du corps tandis que son esprit s'attarde sur les objets des sens. Ici, l'esprit gouverne les sens et la personne agit tout de même, sans attachement (saṅga). C'est le karma yoga, la discipline de l'action accomplie sans s'accrocher à ses fruits."
    },
    {
      "id": "3.8",
      "translation": "Accomplis l'action qui t'est assignée, car agir vaut mieux que ne pas agir. Sans action, tu ne pourrais même pas assurer la subsistance de ton corps.",
      "explanation": "Krishna s'adresse à Arjuna, qui veut renoncer à agir, et lui montre que se retirer de toute activité n'est pas une vraie option. L'« action assignée » (niyataṃ karma) est le devoir propre à la situation et au rôle de chacun ; les commentateurs divergent : s'agit-il de devoirs rituels, sociaux (dharma) ou de devoirs en général ? Même survivre demande un effort, donc accomplir son devoir vaut mieux que l'inaction."
    },
    {
      "id": "3.9",
      "translation": "En dehors de l'action accomplie pour le sacrifice, ce monde est enchaîné par l'action. Accomplis donc l'action à cette fin, fils de Kunti, libre de tout attachement.",
      "explanation": "Krishna explique à Arjuna qu'on ne peut pas renoncer à l'action ; la question est donc de savoir comment agir sans être lié. Le sacrifice (yajña) désigne ici l'action faite comme offrande ou devoir pour un bien plus grand, et non pour un profit personnel. L'action guidée par l'intérêt propre lie (bandhana), alors que celle faite sans attachement (saṅga) ne lie pas. Les commentateurs divergent sur le sens de yajña : pour les uns c'est le rituel védique, pour d'autres le devoir désintéressé ou l'offrande de tout son travail à Dieu."
    },
    {
      "id": "3.10",
      "translation": "Au commencement, après avoir créé les êtres en même temps que le sacrifice, Prajapati dit : « Par lui vous vous multiplierez ; qu'il soit pour vous la vache qui accorde tout ce que vous désirez. »",
      "explanation": "Krishna poursuit son explication sur l'importance de l'action offerte en sacrifice (yajña), en s'appuyant sur un récit de la création. Prajapati, créateur et seigneur des êtres, donna aux humains le sacrifice pour qu'ils prospèrent et comblent leurs besoins. L'image de la vache qui exauce les souhaits (kāmadhuk) signifie que le devoir accompli dans un esprit d'offrande donne aux gens ce dont ils ont vraiment besoin. Les traditions divergent : yajña désigne-t-il ici le rituel védique ou toute action désintéressée et responsable ?"
    },
    {
      "id": "3.11",
      "translation": "Par ce sacrifice, nourrissez les dieux, et que ces dieux vous nourrissent. En vous soutenant les uns les autres, vous atteindrez le bien suprême.",
      "explanation": "Krishna poursuit son explication sur la façon dont le Créateur (Prajapati) a lié les humains et les dieux par le sacrifice (yajña), c'est-à-dire des offrandes et des devoirs accomplis comme un échange partagé. Les humains soutiennent les devas (les puissances divines derrière la nature et la vie) par le rituel et l'action juste, et les devas les soutiennent en retour. Ce soin mutuel (bhāvanā) mène au bien suprême (śreyas). Certains lecteurs prennent les dieux au sens littéral, d'autres y voient des forces naturelles ou des pouvoirs en nous."
    },
    {
      "id": "3.12",
      "translation": "Nourris par le sacrifice, les dieux vous accorderont les jouissances que vous désirez. Celui qui jouit de ces dons sans rien leur offrir en retour n'est véritablement qu'un voleur.",
      "explanation": "Krishna poursuit son enseignement sur le sacrifice (yajña) : la vie repose sur un don mutuel entre les humains et les puissances divines (devas) qui soutiennent le monde. Il dit ici que celui qui prend ce que la vie lui donne sans rien rendre est comme un voleur. Les commentateurs divergent sur la nature de l'offrande : certains y voient le rituel védique, d'autres tout devoir ou service désintéressé accompli comme une offrande."
    },
    {
      "id": "3.13",
      "translation": "Les gens de bien qui mangent ce qui reste après le sacrifice sont libérés de toutes sortes de fautes. Mais les méchants, qui ne cuisinent que pour eux-mêmes, mangent le péché.",
      "explanation": "Krishna continue d'expliquer à Arjuna la place du sacrifice (yajña) dans la vie. Celui qui partage d'abord, en offrant aux dieux, aux autres et au bien commun, puis mange le reste, se purifie de ses fautes (kilbiṣa). Manger uniquement pour soi s'appelle péché (agha). Certains lecteurs voient dans le sacrifice un rituel védique littéral, d'autres toute action désintéressée et partagée."
    },
    {
      "id": "3.14",
      "translation": "Les êtres naissent de la nourriture ; la nourriture vient de la pluie ; la pluie vient du sacrifice, et le sacrifice naît de l'action.",
      "explanation": "Krishna continue d'expliquer à Arjuna pourquoi l'action offerte en sacrifice (yajña) est importante. Il décrit une chaîne de dépendance : les êtres vivent de la nourriture, la nourriture de la pluie, la pluie du sacrifice et le sacrifice de l'action (karma), chaîne que le verset suivant poursuit. Le travail humain est ainsi tissé dans l'ordre plus vaste du monde. Les traditions divergent : « sacrifice » désigne-t-il ici précisément le rituel védique ou tout devoir accompli comme une offrande ?"
    },
    {
      "id": "3.15",
      "translation": "Sache que l'action naît de Brahman, et que Brahman naît de l'impérissable. C'est pourquoi le Brahman qui pénètre tout est toujours établi dans le sacrifice.",
      "explanation": "Krishna poursuit son exposé sur le cycle du sacrifice (yajña) : l'idée que l'action désintéressée, accomplie comme un devoir, soutient le monde. Il fait ici remonter l'action (karma) à Brahman, et Brahman à l'impérissable (akṣara), pour conclure que le Brahman omniprésent est présent dans le sacrifice. Les commentateurs divergent sur les termes : les uns comprennent Brahman comme les Védas et l'impérissable comme le Suprême, les autres Brahman comme la nature primordiale (prakṛti) ou le corps-mental, et l'impérissable comme le Soi."
    },
    {
      "id": "3.16",
      "translation": "Ô Partha, celui qui, ici-bas, ne continue pas à faire tourner la roue ainsi mise en mouvement vit en vain : sa vie est pécheresse et il ne trouve son plaisir que dans les sens.",
      "explanation": "Krishna conclut ici son enseignement sur le cycle du don réciproque : le sacrifice (yajña) soutient le monde, et le monde nous soutient en retour. Celui qui prend part à ce cycle sans rien rendre et ne vit que pour les plaisirs des sens (indriyārāma) est dit « de vie pécheresse » (aghāyu) et vit en vain. Les commentateurs divergent sur ce que demande la « roue » : certains insistent sur les devoirs rituels des Védas, d'autres sur l'action désintéressée offerte pour le bien de tous."
    },
    {
      "id": "3.17",
      "translation": "Mais l’être humain qui ne se réjouit que dans le Soi, qui est comblé dans le Soi et pleinement satisfait dans le Soi seul, n’a plus aucun devoir à accomplir.",
      "explanation": "Krishna vient de dire que celui qui ne fait pas tourner la roue de l’action partagée vit en vain. Il décrit ici une exception : une personne dont la joie, le contentement et la satisfaction reposent entièrement dans le Soi (ātman), si bien qu’aucun but extérieur ne la pousse à agir. Les traditions divergent : pour les unes, celui qui connaît le Soi est libre de tout devoir obligatoire ; pour les autres, il agit naturellement pour le bien du monde, comme Krishna l’expose dans les versets suivants."
    },
    {
      "id": "3.18",
      "translation": "Pour lui, il n'y a aucun but à atteindre par l'action accomplie, ni par l'action non accomplie, ici-bas. Et il ne dépend d'aucun être, pour aucun but qui lui soit propre.",
      "explanation": "Krishna poursuit la description de celui qui trouve sa joie et son contentement dans le Soi (ātman), comme au verset précédent. Pour lui, agir n'apporte aucun gain et s'abstenir n'entraîne aucune perte, et il n'attend rien des autres êtres pour réaliser un but quelconque. Il est donc libre de toute contrainte, ce qui prépare le conseil du verset suivant d'agir sans attachement (saṅga). Les commentateurs diffèrent : s'agit-il d'un renonçant déjà au-delà de tout devoir ou d'un être libéré qui continue d'agir ?"
    },
    {
      "id": "3.19",
      "translation": "C'est pourquoi, agis toujours sans attachement, en accomplissant l'action qui doit être faite. Car l'homme qui agit sans attachement atteint le Suprême.",
      "explanation": "Krishna répond à la réticence d'Arjuna à agir. Après avoir dit que celui qui s'est réalisé n'a rien à gagner ni à perdre par l'action, il conclut qu'Arjuna doit accomplir son devoir (kārya karma) sans attachement (saṅga), c'est-à-dire sans s'accrocher aux résultats. Une telle action désintéressée mène, dit-on, au Suprême (param) ; certains commentateurs y voient le Soi suprême ou la libération, d'autres Dieu."
    },
    {
      "id": "3.20",
      "translation": "C'est par l'action seule que Janaka et d'autres sont parvenus à la perfection. En considérant aussi le maintien du monde, tu dois agir.",
      "explanation": "Krishna répond au désir d'Arjuna de renoncer à l'action en citant le roi Janaka et d'autres souverains sages, qui ont atteint la perfection (saṃsiddhi) tout en accomplissant leurs devoirs. Il ajoute une seconde raison d'agir : le bien-être et la stabilité de la société (lokasaṅgraha), qui reposent sur le bon exemple. Certains commentateurs comprennent la « perfection » comme la libération obtenue par l'action sans attachement ; d'autres soulignent que le verset affirme aussi la valeur propre du devoir social."
    },
    {
      "id": "3.21",
      "translation": "Ce que fait la personne éminente, les gens ordinaires le font aussi. La norme qu'elle établit, le monde la suit.",
      "explanation": "Krishna poursuit son argument auprès d'Arjuna : il doit agir pour le bien du monde (lokasaṅgraha, du verset précédent). Il fait remarquer ici que les gens prennent les personnes respectées pour modèles, si bien que la conduite d'un dirigeant façonne celle de tous les autres. Le mot traduit par « norme » (pramāṇa) désigne une autorité ou une mesure de ce qui est juste."
    },
    {
      "id": "3.22",
      "translation": "Fils de Pritha, dans les trois mondes il n’y a rien que je sois tenu d’accomplir, ni rien à obtenir que je n’aie déjà obtenu. Et pourtant, je demeure engagé dans l’action.",
      "explanation": "Krishna vient de dire que les gens suivent l’exemple de ceux qu’ils admirent. Il se donne maintenant lui-même en exemple : il n’a plus aucun devoir (kartavya) à remplir ni rien à gagner, et pourtant il continue d’agir. Il veut montrer à Arjuna que l’action n’a pas à naître du besoin ni du désir."
    },
    {
      "id": "3.23",
      "translation": "Car si jamais je n'agissais pas sans relâche, ô fils de Pritha, les hommes suivraient ma voie en tout.",
      "explanation": "Krishna continue d'expliquer à Arjuna pourquoi il agit sans cesse, lui qui n'a plus rien à obtenir. Les hommes imitent ceux qu'ils admirent : s'il cessait d'agir (karma), les autres suivraient son exemple et renonceraient à leurs devoirs. Le verset suivant en énonce les conséquences."
    },
    {
      "id": "3.24",
      "translation": "Si je n’accomplissais pas l’action, ces mondes s’effondreraient ; je deviendrais l’auteur de la confusion et je détruirais ces êtres.",
      "explanation": "Krishna explique à Arjuna pourquoi il continue d’agir lui-même, alors qu’il n’a rien à gagner. S’il cessait, les gens suivraient son exemple et l’ordre social et moral s’effondrerait : le mot saṅkara signifie mélange ou confusion, souvent compris comme le désordre des devoirs sociaux. L’idée est que ceux que l’on admire ont la responsabilité de bien agir."
    },
    {
      "id": "3.25",
      "translation": "Comme les ignorants agissent, attachés à leurs actions, ô Bharata, ainsi le sage devrait agir, mais sans attachement, désireux du maintien du monde.",
      "explanation": "Krishna vient de dire qu'il continue lui-même d'agir pour que le monde ne s'effondre pas. Il demande ici au sage d'être aussi actif que l'ignorant, qui agit par attachement (saṅga) à l'action, mais sans cet attachement. Le but est le maintien du monde (lokasaṅgraha) : tenir les gens unis et les guider par l'exemple. Les commentateurs diffèrent sur l'accent : certains soulignent ce devoir du sage, d'autres sa liberté intérieure à l'égard de l'attachement."
    },
    {
      "id": "3.26",
      "translation": "Que le sage ne trouble pas l'esprit des ignorants attachés à l'action. Agissant lui-même avec discipline, qu'il les amène à accomplir volontiers toutes les actions.",
      "explanation": "Krishna poursuit ses conseils à Arjuna sur la conduite de celui qui sait envers ceux qui restent très attachés (saṅga) à l'action et à ses fruits. Plutôt que d'ébranler leur confiance en disant qu'agir est inutile, le sage doit montrer l'exemple en accomplissant bien chaque tâche, d'un esprit stable et discipliné (yoga). L'idée est que ceux qui ne sont pas prêts au détachement intérieur gagnent davantage à continuer d'agir qu'à rester désorientés."
    },
    {
      "id": "3.27",
      "translation": "Toutes les actions, à tous égards, sont accomplies par les gunas de la nature ; mais celui que l'ego égare pense : « C'est moi qui agis. »",
      "explanation": "Krishna explique à Arjuna pourquoi l'action n'appartient pas vraiment à l'ego. Les gunas (guṇa) sont les trois fils de la nature : clarté (sattva), passion (rajas) et inertie (tamas). Celui qui s'identifie au sentiment du moi (ahaṅkāra) s'attribue des actes que produisent les forces de la nature. Les traditions diffèrent dans leur accent : l'Advaita insiste sur le soi comme témoin, tandis que les écoles dévotionnelles soulignent que le véritable agent est en dernier lieu Dieu."
    },
    {
      "id": "3.28",
      "translation": "Mais celui qui connaît la vérité sur la distinction entre les gunas et l'action, ô héros aux bras puissants, comprend que les gunas agissent sur les gunas, et ainsi il ne s'attache pas.",
      "explanation": "Krishna oppose celui que l'ego égare (verset précédent) à celui qui connaît la vérité. Les gunas (guṇa) sont les trois fils de la nature (sattva, rajas, tamas) qui composent le corps, le mental et les sens. Le connaisseur voit que l'action est le jeu de ces fils entre eux, et ne s'attache donc pas (saṅga) à l'idée « c'est moi qui agis ». Les traditions divergent sur qui est ce « connaisseur » : l'Advaita insiste sur le soi comme témoin pur, distinct de la nature, tandis que les lectures dévotionnelles soulignent que l'agent ultime est la puissance de Dieu à l'œuvre à travers la nature."
    },
    {
      "id": "3.29",
      "translation": "Ceux qui sont égarés par les gunas de la nature restent attachés aux actions des gunas. Celui qui connaît le tout ne doit pas troubler ces esprits lents qui ne connaissent qu'une partie.",
      "explanation": "Krishna continue de conseiller Arjuna. Ceux que les qualités de la nature (guṇa, les trois fils qui animent toute activité) égarent s'attachent (saṅga) aux actions que ces qualités produisent, se croyant les auteurs de leurs actes. Celui qui voit l'ensemble ne doit pas ébranler leur volonté d'agir, car cela les laisserait sans repère alors qu'ils ne sont pas prêts à aller plus loin."
    },
    {
      "id": "3.30",
      "translation": "Remets-moi toutes tes actions, l'esprit fixé sur le Soi. Libre de désir et de tout sentiment de « mien », et la fièvre de l'angoisse dissipée, combats.",
      "explanation": "Krishna résume son conseil à Arjuna : agir, mais en lui offrant chaque action, l'esprit tourné vers le Soi (adhyātma). Agir sans convoitise des résultats (āśīḥ) ni possessivité (mamatā) dissipe la fièvre intérieure (jvara) de l'inquiétude, et Arjuna peut combattre en accomplissant son devoir. Les traditions diffèrent sur « moi » : les unes y voient le Dieu personnel Krishna, les autres le Soi suprême présent en tous les êtres."
    },
    {
      "id": "3.31",
      "translation": "Les hommes qui suivent toujours cet enseignement qui est le mien, avec foi et sans y trouver à redire, sont eux aussi libérés des liens des actions.",
      "explanation": "Krishna vient de demander à Arjuna de lui offrir toutes ses actions et de combattre sans désir ni sentiment de « mien ». Il dit ici que celui qui suit cet enseignement avec constance, avec confiance (śraddhā) et sans chicaner, est délivré des effets qui enchaînent de l'action (karma). Le mot « aussi » (api) laisse entendre que cette liberté est ouverte aux gens ordinaires, pas seulement aux sages. Les traditions divergent : l'« enseignement » est-il l'abandon dévotionnel à Krishna ou l'action désintéressée en général ?"
    },
    {
      "id": "3.32",
      "translation": "Mais ceux qui, par dénigrement, ne suivent pas cet enseignement qui est le mien, sache qu’ils sont égarés dans toute connaissance, perdus et dépourvus de discernement.",
      "explanation": "Krishna oppose ceux qui suivent son enseignement avec foi, évoqués dans le verset précédent, à ceux qui le dénigrent par malveillance (asūyā) et le rejettent. Il dit qu’ils sont égarés dans toute connaissance et ont perdu leur chemin, faute de discernement (cetas). L’enseignement visé est d’agir sans attachement et de lui offrir ses actions, comme exposé dans les versets précédents."
    },
    {
      "id": "3.33",
      "translation": "Même celui qui possède la connaissance agit en accord avec sa propre nature. Les êtres suivent leur nature : que pourra faire la contrainte ?",
      "explanation": "Krishna explique à Arjuna pourquoi les gens agissent comme ils le font. La nature (prakṛti) désigne les tendances innées, façonnées par les trois gunas, les qualités fondamentales de la nature, qui poussent chacun, même le sage. La simple suppression par la force (nigraha) est donc de peu d'utilité. Les commentateurs divergent : certains y voient un appel à guider sa nature par la discipline plutôt qu'à la combattre, d'autres l'insistance sur la puissance de la nature, qu'il faut traiter par les moyens appropriés, comme le suggère le verset suivant."
    },
    {
      "id": "3.34",
      "translation": "Pour chaque sens, face à son objet, l'attirance et l'aversion sont solidement établies. Que l'on ne tombe pas sous leur emprise, car ce sont les bandits qui guettent sur le chemin.",
      "explanation": "Krishna s'adresse à Arjuna après avoir dit que tous les êtres suivent leur propre nature (prakṛti). Il explique que chaque sens porte en lui attirance (rāga) et aversion (dveṣa) envers ses objets, et que ce sont elles, plus que les sens eux-mêmes, qui entravent la progression de la personne. On y lit en général que l'on peut agir sans être dominé par ces penchants ; les traditions diffèrent : maîtrise par la discipline, ou dépassement par la connaissance."
    },
    {
      "id": "3.35",
      "translation": "Mieux vaut son propre devoir, même accompli imparfaitement, que le devoir d'autrui bien exécuté. Mieux vaut mourir dans son propre devoir ; le devoir d'autrui est source de danger.",
      "explanation": "Krishna vient d'avertir Arjuna que l'attirance (rāga) et l'aversion (dveṣa) sont des obstacles sur la voie. Il dit ici que son propre dharma (svadharma), c'est-à-dire son devoir ou son rôle dans la vie, est plus sûr que d'imiter celui d'un autre, même si l'imitation paraît plus accomplie. Les commentateurs traditionnels comprennent souvent svadharma comme les devoirs de sa condition sociale (varṇa), tandis que d'autres y voient sa propre nature et sa situation ; le verset laisse place aux deux lectures."
    },
    {
      "id": "3.36",
      "translation": "Alors, poussé par quoi l'homme commet-il le mal, ô descendant de Vrishni, même sans le vouloir, comme s'il y était contraint par la force ?",
      "explanation": "Arjuna vient d'entendre Krishna dire qu'il vaut mieux suivre son propre devoir (svadharma) que celui d'autrui. Il demande maintenant ce qui pousse une personne au mal (pāpa) contre sa propre volonté, comme par la force. « Varshneya » est une épithète de Krishna, de la lignée de Vrishni. La réponse de Krishna, au verset suivant, ouvre son enseignement sur cette force intérieure."
    },
    {
      "id": "3.37",
      "translation": "C'est le désir, c'est la colère, né du guna rajas, grand dévoreur et grand malfaisant. Sache que c'est lui l'ennemi ici-bas.",
      "explanation": "Arjuna vient de demander ce qui pousse une personne à mal agir même contre sa volonté. Krishna répond que cette force est le désir (kāma), qui devient colère (krodha) lorsqu'il est contrarié, et qui naît de rajas (rajoguṇa), le guna de l'énergie agitée et de la convoitise. « Mahāśana » signifie « grand mangeur », c'est-à-dire jamais rassasié. Les traditions diffèrent sur la question de savoir si kāma et krodha sont deux forces ou une seule sous deux formes, mais toutes s'accordent sur le fait que Krishna la désigne comme l'ennemi."
    },
    {
      "id": "3.38",
      "translation": "Comme le feu est recouvert par la fumée, le miroir par la poussière, et l'embryon par la membrane qui l'enveloppe, ainsi ceci est recouvert par cela.",
      "explanation": "Krishna vient de désigner le désir (kāma) comme l'ennemi, né du rajas, la qualité (guna) agitée de la passion. Il donne ici trois images de ce que le désir recouvre : la fumée cache le feu, la poussière ternit le miroir et la membrane enveloppe l'embryon. Le verset suivant précise que « ceci » est la connaissance (jñāna), voilée par le désir, et les trois images suggèrent des degrés différents de voilement."
    },
    {
      "id": "3.39",
      "translation": "La connaissance est recouverte, ô fils de Kunti, par cet ennemi perpétuel du sage, qui prend la forme du désir et qui, comme le feu, ne se rassasie jamais.",
      "explanation": "Krishna poursuit sa réponse à Arjuna sur ce qui pousse une personne à mal agir. Il désigne ici le désir (kāma) comme l'ennemi constant du sage : il recouvre la connaissance (jñāna) et, comme le feu, n'est jamais satisfait, quoi qu'on lui donne. Les traditions divergent sur le sens de jñāna ici, connaissance du Soi ou simple discernement, mais toutes s'accordent à dire que le désir trouble la vision claire."
    },
    {
      "id": "3.40",
      "translation": "On dit que les sens, le mental et l'intellect sont sa demeure. Par eux, il voile la connaissance et égare l'être incarné.",
      "explanation": "Krishna poursuit sa réponse à Arjuna sur ce qui pousse les êtres à mal agir : le désir (kāma), qu'il vient d'appeler l'ennemi insatiable des sages. Il explique ici que le désir agit depuis les sens (indriya), le mental (manas) et l'intellect (buddhi), et s'en sert pour obscurcir la connaissance et troubler l'être incarné (dehin). Les commentateurs divergent : ces trois facultés sont-elles littéralement la « demeure » du désir ou les étapes de son extension ? Tous s'accordent toutefois pour dire qu'il agit de l'intérieur de nous."
    },
    {
      "id": "3.41",
      "translation": "C'est pourquoi, ô meilleur des Bharatas, maîtrise d'abord les sens, puis détruis ce mal, qui anéantit la connaissance et la réalisation.",
      "explanation": "Krishna vient de dire que le désir (kāma) s'installe dans les sens, le mental et l'intellect, et recouvre la connaissance. Il en tire ici la conclusion pratique pour Arjuna : d'abord discipliner les sens, puis extirper le désir lui-même, appelé « le pécheur » (pāpman). Les traditions lisent différemment « connaissance » (jñāna) et « réalisation » (vijñāna) : savoir scripturaire et son expérience directe pour les unes, connaissance du soi et du monde pour les autres."
    },
    {
      "id": "3.42",
      "translation": "On dit que les sens sont supérieurs ; plus élevé que les sens est le mental ; plus élevé que le mental est l'intellect ; et plus élevé encore que l'intellect est Cela.",
      "explanation": "Krishna vient de demander à Arjuna de maîtriser les sens et de détruire le désir (kāma), qui ruine la connaissance. Il présente ici une échelle de niveaux de plus en plus subtils en l'être humain : les sens (indriya), le mental (manas), l'intellect ou faculté de discernement (buddhi) et, au-delà de tous, « Cela » (saḥ). La plupart des commentateurs traditionnels y voient le soi (ātman), tandis que quelques-uns y lisent le désir lui-même, qui échappe à la prise de l'intellect."
    },
    {
      "id": "3.43",
      "translation": "Ayant ainsi reconnu ce qui est au-delà de l'intellect, affermis le soi par le Soi et tue, ô toi aux bras puissants, l'ennemi qui a pris la forme du désir et qui est si difficile à vaincre.",
      "explanation": "Krishna conclut ici l'enseignement du chapitre par une consigne pratique à Arjuna. Après avoir classé les sens, le mental et l'intellect par ordre croissant, il indique que le Soi (ātman) est au-delà de tous. Le sachant, Arjuna doit affermir son moi inférieur par le Soi supérieur et vaincre le désir (kāma), cet ennemi si difficile à terrasser. Certaines traditions comprennent le « Soi » comme la conscience supérieure de l'individu, d'autres comme le Soi suprême, mais toutes y voient le moyen de maîtriser le désir."
    }
  ]
}
